De idées en l’air par Gérard Courtois (Le Monde)

Je vous invite à lire l’excellent article de Gérard Courtois publié sur Lemonde.fr et intitulé « Think tanks, des idées en l’air« . Le journaliste présente rapidement une sélection de think tanks français en se concentrant sur les « fondations politiques » de type advocacy tanks. A gauche, nous retrouvons sans surprise la Fondation Jean Jaurès, Terra Nova et la Fondation Copernic. A droite, l’Institut Montaigne, La Fondapol et l’IFRAP. L’auteur de l’article a probablement sélectionné les 6 organisations les plus dynamiques du moment et les mieux dotées financièrement (Excepté pour Copernic dont le budget annuel reste inférieur à 100 000 euros).

Le journaliste s’interroge ensuite sur les raisons de l’émergence des think tanks en France depuis une quinzaine d’années. Trois causes complémentaires semblent avoir construit un terrain favorable à leur développement : la méfiance (voire la défiance) à l’égard des partis politiques, l’affaiblissement de la capacité d’analyse stratégique de l’État, et l’évolution du monde intellectuel. Pour la première, Gérard Courtois s’appuie sur les réflexions de Pascal Perrineau du CEVIPOF (et membre de la Fondapol) qui précise que « Les partis politiques sont en crise, leurs taux d’adhésion sont très faibles, leurs organisations de jeunesse exsangues, ils ne sont plus des laboratoires d’idées mais des machines bureaucratiques essentiellement occupées à la distribution des investitures. Il est donc logique que le débat naisse à leur périphérie » Le constat semble juste. Je me demande aussi si les partis politiques, et plus globalement les syndicats patronaux/salariés et toutes les organisations politiques du système traditionnel, sont encore en mesure de comprendre les enjeux d’une société qui s’accélère et qui se complexifie ? Cela étant dit, ce n’est pas parce que les uns (plus anciens) n’y arrivent plus que les autres (plus récents) y parviennent…

Deuxième raison évoquée dans l’article : l’affaiblissement de la capacité stratégique de l’État. Là, je me demande si ce n’est pas davantage le contexte mondialisé qui devient plus difficile à appréhender pour un État qui se voudrait stratège (encore faut-il qu’il le souhaite) et la gestion de plus en plus dense des politiques publiques. Le résultat reste le même puisque les édiles politiques n’auraient plus le temps de réfléchir. A droite comme à gauche, on parle de plus en plus « d’externalisation » ou de « sous-traitance » du travail intellectuel. Ces deux mots illustrent malheureusement dans le même temps, et nous pouvons le regretter, une forme de désincarnation de la vision politique. Même si nous ne sommes pas dupes et que nous savons que ce système périphérique n’est pas totalement nouveau (Cf. les salons de l’ancien régime, les clubs politiques, les cercles de réflexion ou les réseaux d’experts), l’institutionnalisation croissante des think tanks est un acte symbolique important.

Troisième raison : l’évolution du monde intellectuel. Les think tanks renouvelleraient le statut de l’intellectuel engagé qui tend à disparaitre. Olivier Padis (rédacteur en chef de la revue Esprit et proche de Terra Nova) se réjouit de voir émerger « de nouvelles formes d’ingénierie intellectuelle, permettant de retrouver des approches globales grâce au travail collectif. » A ce sujet, je vous invite à relire mon article Les think tanks constituent-ils une nouvelle modalité d’expression pour l’intelligentsia française ? Concernant plus spécifiquement les universitaires, ils trouveraient dans les fondations politiques des espaces de travail leur permettant de sortir du cadre encore trop cloisonné du CNRS selon certains ou justement de pouvoir exprimer la nouvelle vision globale de leurs travaux selon d’autres.

Gérard Courtois termine son article par la délicate question de l’influence des think tanks. Je partage le point de vue de Michel Wievorka lorsqu’il dit que « s’ils sont des centres d’expertise et des lieux de rencontre où peuvent se construire des propositions, les think tanks ne produisent pas vraiment d’idées neuves. Ils ne sont pas un lieu d’élaboration » Le sociologue parle de médiateur. J’en reviens une nouvelle fois à la notion d’Ideas Brokers. C’est un secret de polichinelle, les think tanks ne feront pas les programmes des candidats en 2012. Par contre, ils sauront probablement habilement jouer de leur marketing politique pour impacter l’agenda médiatique et rhabiller certaines idées des partis dont ils défendent de plus en plus ouvertement la cause. 

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