Parcours d’une idée : La démondialisation (Think 17)

Publié dans Think 17, le magazine de l’Observatoire français des think tanks.

Dinguerie », « concept réactionnaire » ou « ringard » pour ses détracteurs, « promesse d’un monde meilleur », « nécessaire » ou « équitable » pour ses partisans, la démondialisation a fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois. Point culminant de sa médiatisation en France : la candidature d’Arnaud Montebourg aux primaires du parti socialiste et du parti radical de gauche. Les débats sur la démondialisation renforcent l’idée qu’un nouveau clivage viendrait structurer le paysage électoral. La distinction classique droite/gauche ne suffirait plus à construire une analyse politique pertinente. La typologie défendue par le politologue Pascal Perrineau autour des notions d’ouverture et de fermeture face à la mondialisation prend alors tout son sens. De Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, de nombreuses personnalités politiques affichent leur soutien à la démondialisation. Ce dépassement des clivages traditionnels constitue une excellente raison de se pencher sur le parcours de cette idée.

De la mondialisation à la dé-mondialisation

Le premier réflexe pour aborder un mot au préfixe « dé » consiste à comprendre le sens de son suffixe. La dé-mondialisation serait un néologisme qui s’oppose au mot sur lequel il se construit. Pour résumer, la mondialisation (ou globalization en anglais), dans son sens courant, définit la situation dans laquelle se retrouve l’économie mondiale suite à l’effondrement des économies dites socialistes en Europe de l’Est, à la fin des années 1980, et résulte conjointement de l’avènement de la pensée néolibérale dans le monde et de l’essor des technologies de l’information et de la communication. En une vingtaine d’années, cette mondialisation aurait eu un double effet : elle participerait à un mouvement d’homogénéisation des cultures sur le modèle américain et renforcerait dans le même temps des formes de repli identitaire. Face à ce phénomène global, les années 1990 ont vu apparaître de nombreux mouvements contestant cette vision du monde. Les antimondialistes d’une part, qui s’opposent au processus de mondialisation au sens littéral et strict du terme (celui de devenir mondial), à sa nature, à sa méthode et à ses effets. Et les altermondialistes d’autre part, qui ne s’opposent pas au mouvement de mondialisation en soi mais en critiquent son évolution néolibérale.

C’est en 2002, sous la plume du sociologue philippin Walden Bello, que le concept de démondialisation apparaît véritablement et prend place dans les débats internationaux. Dans son ouvrage intitulé Deglobalization, Ideas for a New World Economy, l’auteur explique que la mondialisation s’est construite aux dépens des pays dits « du Sud ». Appelant à un contrôle politique du système économique, Walden Bello dénonce la vision magnifiée de la mondialisation. Selon lui, cette dernière désolidarise l’économie du reste de la société. Il propose notamment, dans son ouvrage, traduit en français en 2011 (aux éditions du Serpent à plumes), un démantèlement des institutions financières internationales (OMC, Banque Mondiale, FMI) et se prononce en faveur d’une relocalisation des activités économiques. Dans un contexte de crise économique, ses propos ont trouvé de nombreux échos dans le monde entier et en France en particulier.

L’arrivée de la démondialisation sur la scène médiatique française

Le débat sur la démondialisation en France permet de nous éclairer sur les différentes acceptions de cette idée. Dans La voie (Fayard, 2011), Edgar Morin épouse les thèses développées par Walden Bello et explique que « la démondialisation donnerait une nouvelle viabilité à l’économie locale et régionale. […] la démondialisation signifie également le retour d’une autorité des États […] et constitue un antagonisme nécessaire, c’est-à-dire complémentaire à la mondialisation ». Avant de passer dans l’agenda politique, et au delà de cette conception originelle, la démondialisation a trouvé de nouveaux promoteurs, qui, à tour de rôle, lui ont donné une priorité et une visibilité médiatique supplémentaire. Plusieurs formes complémentaires de démondialisation émergent alors : commerciale, monétaire, ou financière.

Pour Jacques Sapir (La démondialisation, Seuil, 2011), la démondialisation passe d’abord par une renationalisation de notre politique commerciale. Sa promotion relance le débat sur le patriotisme économique. Au sein d’une « guerre économique », il s’agit d’instaurer un système de taxes à l’importation. Emmanuel Todd poursuit ce raisonnement protectionniste au niveau européen. Il est intéressant de constater le renversement de la logique pensée par Walden Bello : alors que le penseur philippin souhaitait protéger les pays du Sud de ceux du Nord, le débat en France propose de protéger les pays du Nord de ceux du Sud… À cette vision commerciale, la crise grecque a ajouté une démondialisation d’ordre monétaire. Selon ses défenseurs, la solution pour échapper au système mondialisé serait la sortie de l’euro. D’autres économistes, enfin, pensent que la démondialisation doit s’atteler en priorité à la régulation de la finance. Directeur de recherche au CNRS et membre fondateur du « mouvement des économistes atterrés », Frédéric Lordon plaide notamment pour une renationalisation de la dette des États. La démondialisation a donc pris de multiples significations dans les milieux universitaires avant son arrivée sur la scène politique.

 

La démondialisation, un trésor électoral au-dessus des clivages traditionnels ?

Votez pour la démondialisation ! C’est avec ce slogan qu’Arnaud Montebourg a battu le pavé durant plusieurs semaines pour promouvoir sa candidature aux primaires organisées par son parti. Bonne pioche car ce thème a réussi à cristalliser l’attention des médias et à répondre aux attentes d’une partie de l’électorat socialiste. Résultat, il donnera à Arnaud Montebourg le rôle de faiseur de roi lors de ce suffrage à deux tours et lui permettra d’imposer ses thèmes au débat opposant les deux « impétrants » du second tour. Dans son projet et son essai Votez pour la démondialisation (Flammarion, 2011), préfacé par Emmanuel Todd, Arnaud Montebourg propose d’instaurer un système de préférences commerciales par des traités bilatéraux, de doter la France d’une politique anti-dumping, ou d’appliquer une taxe douanière aux produits provenant de pays ne respectant pas le protocole de Kyoto. Suite à l’investiture de François Hollande, deux autres candidats potentiels à la présidentielle classés à gauche pourraient reprendre le flambeau de la démondialisation dans les médias : Jean-Luc Mélenchon et Jean-Pierre Chevènement. De l’autre côté de l’échiquier politique, Marine Le Pen s’attaque également au libre échangisme et aux ravages de la mondialisation, et préconise une sortie de la France de la zone euro et la mise en place de protections économiques à nos frontières nationales. Nicolas Dupont-Aignan, le président de Debout la République, partage certaines convictions avec le député socialiste de Saône-et-Loire et défend un protectionnisme de résistance.

Les clivages traditionnels semblent exploser sur l’autel de la démondialisation. Des dissensions se révèlent également au sein d’un même mouvement, celui des altermondialistes. Avant la campagne d’Arnaud Montebourg, une tribune, intitulée La démondialisation, un concept superficiel et simpliste et publiée dans Mediapart le 6 juin 2011, vient ajouter de la confusion. En effet, les auteurs de ce plaidoyer collectif sont membres du Conseil Scientifique d’ATTAC, la célèbre association altermondialiste. S’ensuivent alors de nombreuses polémiques par voie de presse, opposant altermondialistes et antimondialistes, mais aussi altermondialistes entre eux… Perdant peu à peu de sa lisibilité, le concept de démondialisation a toutefois gagné en visibilité auprès du grand public au fur et à mesure de sa médiatisation.

La démondialisation semble donc revêtir plusieurs sens et définir plusieurs possibles. Pour Jacques Sapir, « la démondialisation n’est pas encore une stratégie. C’est un concept malléable. Et tout le monde ne le définit pas de la même façon en fonction de ses propres intérêts ». Cette notion initialement forgée par Walden Bello et portée par Arnaud Montebourg sur la scène politique française pourrait revenir dans les médias en 2012 et constituer un thème de campagne partagé par plusieurs partis.

illustration Mazime Zoffoli (www.maximezoffoli.com)

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One response to “Parcours d’une idée : La démondialisation (Think 17)”

  1. CAMBOURS says :

    Thème intéressant.
    Discussion à poursuivre.
    AC

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