Les think tanks constituent-ils une nouvelle modalité d’expression pour l’intelligentsia française ?

Je me permets de vous faire partager une ancienne tribune que j’avais rédigée en 2008 pour l’Observatoire français des think tanks et intitulée « les think tanks constituent-ils une nouvelle modalité d’expression pour l’intelligentsia française ? »

Le Club Jean Moulin, l’IFRI et la Fondation Saint-Simon auraient-ils ouvert la voie de l’expertise aux intellectuels français, traditionnellement épris d’engagement et de liberté ? Est-ce inconciliable ? Nombreux sont les clercs ou les lettrés à avoir accompagné les puissants sur le chemin de la gloire ou de la déperdition, à leur avoir prodigué leurs conseils : des grands Cardinaux de l’Ancien Régime à Jacques Attali auprès de François Mitterrand en passant par Talleyrand pour Napoléon. Rares pourtant sont ceux qui ont réussi à poursuivre l’idéal tracé par Rudyard Kipling dans son poème adressé à son fils If : « If you can talk with crowds and keep your virtue, Or walk with kings – nor lose the common touch »

Avant toute chose, il est nécessaire de rappeler ce que nous entendons par « intellectuel ». Il ne s’agit pas de refaire l’histoire de la notion mais d’en préciser le terme. L’acception proposée par Jean-François Sirinelli et Pascal Ory nous semble respecter des critères de clarté, de cohérence et de pertinence : « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie » [1] Cette proposition est suffisamment large pour nous permettre quelques anachronismes dans notre analyse et quelques digressions dans notre réflexion. En effet, si le mot « intellectuel » est apparu à la fin du 19e siècle lors de l’affaire Dreyfus, nous nous permettrons de remonter aux philosophes des Lumières pour comprendre l’évolution de la relation entre le penseur et le décideur. Cette réflexion nous offre l’opportunité d’interroger les mutations modernes de notre système politique et de mettre en perspective notre contemporanéité.

 

Selon la philosophe Hannah Arendt, la politique reposerait sur un fait : la pluralité humaine. Elle traiterait de la réciprocité d’êtres différents réunis au sein d’une communauté et consisterait à organiser cet ensemble hétérogène d’individus dans sa globalité sans considérer leur diversité [2] . Le politique, pour sa part, sert la politique, s’inscrit dans son système, exerce son activité sur elle et à travers elle. Inversement, le clerc ne représente t-il pas l’individualité de la pensée ? Nous avons donc d’une part, le politique, tiraillé entre son idéologie, ses convictions, sa base électorale, son organisation, son ambition et une réalité qui tend à lui échapper. Et d’autre part, l’intellectuel qui s’inscrit dans la continuité de sa réflexion, dans l’enracinement de son utopie et dans la personnification de ses valeurs. Comment alors concilier ces deux destins, ces deux missions, ces deux visions ? Afin d’éclairer notre questionnement, nous allons retracer brièvement la relation qui se noue entre le savant et le politique. Max Weber s’était interrogé sur le métier de chacun [3], notre courte analyse tend à dresser un premier panorama subjectif du lien qui les unit au sein de notre histoire culturelle. Nous allons évoquer trois figures qui nous paraissent emblématiques de l’intellectuel en politique dans notre pays : le philosophe des lumières, l’intellectuel engagé d’après guerre, et l’expert technicien. Leurs expériences interrogent chacun d’entre nous sur la possibilité qu’un intellectuel puisse se convertir à la politique sans se dévoyer.

 

Commençons par la figure pionnière du lettré engagé à défendre publiquement une cause. C’est ainsi qu’au 18e siècle, les philosophes des Lumières prennent la plume contre l’intolérance. Voltaire sonne la charge lors qu’il défend publiquement Jean Callas, accusé à tort de la mort de son fils et condamné à la roue. Il obtint sa réhabilitation posthume en 1765. Lorsque Voltaire crie à l’injustice mêlant dans son réquisitoire compassion, passion et raison, il génère une véritable onde de choc au sein d’une opinion publique en construction. Il bâti les fondements d’une intervention éclairée dans le débat public. Lorsque Jean-Jacques Rousseau dénonce les inégalités sociales, il promeut à sa façon une dynamique révolutionnaire et une vision républicaine de la nation qui ne tarderont pas à se manifester au sein de la population française. Dans ce cas, il est question de méthode de bon gouvernement. En analysant les ressorts du politique, Rousseau contribue à inscrire la réflexion intellectuelle au cœur des processus de la décision politique. Lorsque Diderot voyage d’Académie en Académie à travers toute l’Europe, il profite de sa notoriété pour conseiller les souverains des grandes Cours européennes. Nous pouvons alors nous demander s’il ne contribue pas à légitimer un pouvoir qui ne l’écoute pas ou peu. Ainsi, ces personnalités aussi brillantes soient-elles ne sont-elles pas condamnées à penser sans pouvoir agir ? L’expérience de Diderot illustre admirablement la relation qu’un intellectuel peut nouer avec les puissants, bâtie sur un échange de légitimité qui semble affaiblir sa liberté de penser ou limiter sa capacité d’action. Rousseau, à l’inverse, est resté en marge du pouvoir et de l’action politique. Aujourd’hui, au regard des sources de financement des plus grands think tanks français s’intéressant aux questions internationales et de la part prépondérante d’institutions comme la Direction des affaires stratégiques (DAS) du Ministère de la défense, du Centre d’analyse et de prévision (CAP) du Quai d’Orsay ou du plus récent Centre d’analyse stratégique (CAS, refonte du Commissariat général au Plan), nous pouvons nous demander si les think tanks modernes ne suivent pas le même chemin que le célèbre encyclopédiste…

 

Héritier de Voltaire, Emile Zola signa l’acte de naissance de l’intellectuel libre et engagé dans l’histoire. Sa lettre au Président Faure, surmonté de son titre retentissant et évocateur de « J’accuse » publiée dans le journal L’Aurore, défend publiquement la réhabilitation du Capitaine Alfred Dreyfus. Suite à ce manifeste, une vive polémique éclata dans le microcosme intellectuel français. Débute alors ce que certains ont nommé le siècle des intellectuels. A l’image du clerc dans une société catholique, l’intellectuel tiendra le rôle de guide au sein d’une société sécularisée. Aux parcours et aux convictions variées, contradictoires, voir contestables, de nombreuses figures des sciences et de l’art suivront la voie tracée par Zola et Barrès : André Gide, Drieu la Rochelle, André Malraux, Emmanuel Mounier, Charles Maurras, Jean-Paul Sartre, Raymond Aron, Albert Camus, François Mauriac, Michel Foucault, Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann, etc. Soixante années après l’affaire Dreyfus, après la seconde guerre mondiale, les polémiques entre intellectuels français se sont multipliées : la décolonisation, la guerre d’Algérie, le refus du stalinisme, l’aide aux réfugiés politiques, etc. Les années 60-70 sont marquées du sceau de l’opposition du bloc soviétique et du bloc atlantiste. Tiraillés entre liberté et idéologie, les intellectuels français marquent l’Histoire par leur prise de position. A cette époque, l’engagement intellectuel sert le politique à travers une prise de parole initiatrice d’une prise de conscience collective puis institutionnelle. A l’heure où les nouveaux philosophes s’engagent pour des causes humanitaires et discutent avec brio sur les plateaux de télévision, de l’autre côté de l’Atlantique, leurs homologues américains investissent la Maison Blanche et le Pentagone: Henry Kissinger, Samuel Huntington, Zbigniew Brzezinski font leur apparition sur la scène internationale. La technicité, même si l’Histoire a montré ses fourvoiements, tend à supplanter l’engagement dans les hauts lieux du pouvoir politique des années 70. Les intellectuels français d’alors souffrent-ils du « drame » qu’aurait vécu Jean-Paul Sartre au cours de sa vie, celui d’« un moraliste perdu dans la jungle politique » [4] ou constituent-ils l’un des derniers remparts à une pensée dominante ?

 

Les années 1980 ont marqué la fin d’une époque, d’une génération et d’une idéologie. L’abondance des trente glorieuses fait place à une économie de la rareté. L’époque d’une économie productiviste est révolue. L’humanité tout entière prend conscience de la temporalité de son environnement. Les morts rapprochées de Jean-Paul Sartre, Raymond Aron, Michel Foucault, Roland Barthes et Jacques Lacan ont illustré la fin d’une génération. Enfin, la chute du mur de Berlin et l’effritement de l’Union Soviétique sont apparus comme les conséquences de la fin de l’Histoire selon certains théoriciens. Nombreux sont ceux qui en ont profité pour annoncer la chute des intellectuels. Bernard-Henri Lévy, exprimait alors ainsi ses craintes : « intellectuel, nom masculin, catégorie sociale et culturelle morte à Paris à la fin du XXe siècle ; n’a apparemment pas survécu au déclin de l’universel » [5] . C’est pourtant quelques années auparavant qu’est fondée la Fondation Saint-Simon autour de François Furet, Pierre Rosanvallon, Alain Minc et Roger Fauroux. Si la figure de l’intellectuel s’effondre, elle renaît ailleurs pour exprimer les mutations du système dans lequel elle s’était épanouie. Proto-think tank français, la Fondation Saint-Simon a construit des argumentaires et a bâti son développement sur de nouveaux codes de communication. De nombreuses voix s’élèveront contre ce magistère intellectuel, contre ces intellectuels dits « organiques » justifiant et renforçant le pouvoir de l’idéologie dominante, anéantissant la pensée dite « critique ». L’intellectuel n’est-il pas devenu un technicien au service d’un pragmatisme politique ? N’a-t-il pas abandonné sa vertueuse utopie au profit d’une cynique lucidité ? Ne s’est-il pas résigné à accepter de vivre dans le contexte social qu’il dénonçait ? Inversement, ceux qui ont choisi de conserver leur position d’observateur critique ne se sont-ils pas éloignés de la réalité, de la possibilité de changer le monde ?

 

Cette subjective rétrospective de la relation entre savoir et pouvoir nous permet de penser la tension qui s’exerce entre deux missions nécessaires au développement de nos sociétés : le bon sens politique et la vision intellectuelle. Cette première réflexion éveille en nous un devoir de vigilance sur les évolutions en cours dans le paysage des think tanks français. Ces derniers sauront-ils dépasser le dilemme qui oppose une action efficace à une réflexion juste ? Sauront-ils entendre à leur tour la voix de Rudyard Kipling sur laquelle nous avons introduit notre propos : « If you can dream – and not make dreams your master; If you can think – and not make thoughts your aim » ?

 

[1] ORY Pascal, SIRINELLI Jean-François, Les intellectuels en France : de l’affaire Dreyfus à nos jours, Armand Colin, 1987.

[2] ARENDT Hannah, Qu’est-ce que la politique, Editions du Seuil, 1995.

[3] WEBER Max, Le savant et le politique, réédition 10/18, 2002.

[4] ARON Raymond, Mon petit camarade, L’Express, 19 avril 1980, Hommage publié à la mort de Jean-Paul Sartre

[5] LEVY Bernard-Henry, Eloge des intellectuels, Grasset, 1987

Étiquettes : , , , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :