Parcours d’une idée (Think 16) : La préférence nationale

Vous trouverez ci-dessous, l’article que j’ai rédigé pour le 16e numéro de Think, le magazine de l’Observatoire français des think tanks. Au sein de cette chronique trimestrielle, je m’efforce de retracer le parcours historique/politique d’une idée ou d’un concept et de faire ressortir le rôle joué par les think tanks et clubs de réflexion politique. Ces chroniques sont évidemment subjectives et je vous invite à réagir et à participer aux éléments présentés. Je vous souhaite une bonne lecture.

Téléchargez Think 16

Parcours d’une idée : La Préférence nationale

Lorsque l’on parle de préférence nationale, les polémiques ne sont jamais très loin… Dans la rhétorique médiatique, peu de concepts attisent autant de clivages et d’animosité que celui-ci en France. Fait rare et paradoxal en politique, dans les débats, chaque camp rejette sur l’autre la paternité de l’idée… Alors, qui est à l’origine de la préférence nationale ? La gauche ? La droite ? L’extrême-droite ? La difficulté de notre exercice sera évidemment de maintenir une neutralité dans notre récit. Vous le verrez, il n’est finalement pas si difficile de remonter l’histoire de ce concept et d’en attribuer la paternité. Dans ce cadre, nous distinguerons l’idée vague de préférence nationale d’une part et la doctrine construite autour de la préférence nationale d’autre part.

Avant de nous intéresser à la genèse de cette idée, intéressons nous à sa définition. Qu’est ce que la préférence nationale ? De manière très simple, il s’agit d’accorder des privilèges d’accès à certains services, à certaines prestations ou à certaines fonctions aux détenteurs de la nationalité d’un pays. Lorsque nous évoquons la préférence nationale, cet acte est inscrit dans la loi. Mais à quel moment l’idée de préférence nationale est-elle apparue dans les débats politiques en France ?

Des origines inattendues pour beaucoup, qui font débat pour quelques-uns…

Ce concept, qui n’avait pas encore le contenu doctrinaire que nous lui connaissons aujourd’hui ni la dénomination, a fait ses premières apparitions au sein du mouvement ouvrier lors de la deuxième moitié du 19e siècle. A l’époque, il n’était d’ailleurs pas question de « préférence nationale » à proprement parler mais de « défense du droit des salariés ». En 1864, lors des débats à l’occasion de la 1ère Internationale, on aborde la problématique des travailleurs immigrés, qui trop nombreux, renforceraient la position du patronat face aux ouvriers en cas de grève ou de négociation salariale. L’idée se propage rapidement au sein du milieu syndical en construction et des classes les plus populaires de la société. Changement de cap aujourd’hui, puisque face à la montée du FN dans l’électorat ouvrier, les syndicats français affichent haut et fort leur rejet de la préférence nationale « antinomique avec les valeurs fondamentales du syndicalisme. » (Déclaration commune CFDT/CGT/FSU/SOLIDAIRES/UNSA, le 17 mars 2011).

Notons qu’à la fin du 19e siècle, les premières dispositions légales s’inspirant d’une forme de préférence nationale concernent la limitation du flux migratoire des travailleurs étrangers. Figure de la gauche radicale dont le positionnement a glissé vers une droite républicaine, c’est sous le sceau d’Alexandre Millerand que les premiers décrets de restriction du travail des étrangers par des quotas voient le jour en 1899. D’autres dispositions suivront durant l’entre deux-guerres dont la loi du 11 août 1926 portant sur « la protection du marché du travail national. » Face à la crise économique des années 30, le gouvernement radical-socialiste mené par Edouard Herriot vote en 1932 une loi « protégeant la main d’œuvre nationale » reprenant l’idée selon laquelle la main d’œuvre étrangère pourrait être utilisée par le patronat comme une variable d’ajustement. Le Front National s’est d’ailleurs servi de ce fait d’histoire lors d’une campagne électorale indiquant sur une affiche que Roger Salengro (alors député socialiste) aurait voté FN aujourd’hui… Rétablissons toutefois une vérité, si la loi a été votée par une majorité radicale (donc de gauche), les socialistes, dont Roger Salengro (pourtant à l’origine de certaines dispositions de la loi) se sont abstenus. Plus tard, sans surprise, le gouvernement de Vichy mènera une politique de préférence nationale. Après la seconde guerre mondiale, comme dans la plupart des pays, la mise en place d’une politique de préférence nationale pour les emplois dans la fonction publique se développe. Dans ce cas précis, on préférera le terme de « recrutement national » probablement plus neutre…

La construction de l’idéologie et du concept politique

L’idée de préférence nationale sur le marché du travail n’est donc pas un objet complètement façonné par l’extrême-droite. Mais distinguons bien l’idée de la doctrine et rendons à l’extrême-droite ce qui lui revient. Nous verrons alors comment un club de réflexion, le Club de l’horloge, a développé un corps doctrinaire autour d’une idée et a réussi à le propulser sur le devant de la scène politique dans les années 80. Sous ce terme de préférence nationale, nous voyons apparaître une politique plus globale liée à l’immigration. Les dispositions de préférences nationales en termes d’emploi, de logement ou de prestations sociales s’accompagnent inéluctablement d’une évolution de la législation liée à l’acquisition de la nationalité française. La préférence nationale ne se limite donc plus au marché du travail mais devient un programme politique, économique et social. C’est sous la houlette de Jean-Yves Le Gallou, dans un ouvrage collectif publié en 1985 et intitulé « La préférence nationale : réponse à l’immigration » que nous retrouvons les fondements théoriques de la doctrine et ses multiples applications. Ses auteurs, appartenant alors au RPR ou à l’UDF rejoindront rapidement le Front National de Jean-Marie Le Pen.

C’est d’ailleurs Jean-Marie Le Pen qui a médiatisé la doctrine de la préférence nationale en commençant par sa formule : « J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnus et les inconnus que des ennemis. » plus présentable que « les immigrés, dehors ! » De ce premier principe, nous voyons ensuite apparaître de nouveaux slogans politiques qui feront mouche dans l’électorat populaire comme « la France aux Français » ou « les Français d’abord ! » M. Le Pen s’appuie sur un sentiment de proximité, de protection et de repli identitaire face à une société de plus en plus complexe et mondialisée. Le 05 juin 1986, les membres du groupe parlementaire du FN fraîchement élus déposent une proposition de loi tendant à rétablir une préférence nationale en matière d’emploi. Reprenant les propositions du Club de l’horloge, le texte, qui ne sera jamais discuté à l’Assemblée Nationale, prévoit alors de « réduire le travail étranger saisonnier, de mettre fin à l’impunité du travailleur étranger et de poursuivre leurs employeurs, de reconduire les chômeurs étrangers en fin de droits à la frontière, de réserver les allocations de fins de droits aux chômeurs français. »

La préférence nationale est elle dépassée ?

Jean-Marie Le Pen a porté la préférence nationale comme un étendard politique. Il a fait de ce concept un épouvantail qui lui a permis de se hisser progressivement dans les scrutins, d’attirer à lui un nouvel électorat. Le Front national poursuit cette tradition avec Marine Le Pen sans en faire une priorité. Autre génération, autres mots, autres méthodes. A l’occasion de son discours d’investiture à la tête du parti en janvier dernier, après ses multiples attaques contre l’Union Européenne, Marine Le Pen réaffirme le rôle de l’Etat souverain et appelle à « un patriotisme économique et un patriotisme social ». Si les expressions ont changé, les idées demeurent présentes.

Si le Front National n’en fait plus autant son étendard que dans les années 80, d’autres ont pris la relève. A droite du FN, le bloc identitaire prône toujours la préférence nationale en vue de « sauvegarder l’identité française ». Des mouvements et groupuscules régionalistes en Corse, en Bretagne ou dans les territoires d’outre-mer appellent périodiquement à l’introduction de préférences régionales dans le domaine de l’emploi et de la politique économique. Plus récemment, on a prêté à l’actuel conseiller du Président de la République, Patrick Buisson (ancien dirigeant du journal d’extrême-droite Minute), des propos promouvant la préférence nationale dans l’attribution des minima sociaux (RSA et RMI). Des propos prononcés ou non, en tout cas, la préférence nationale a pu une nouvelle fois revenir dans l’agenda des médias.

Encadré  : Le Club de l’Horloge

Créé en 1974 sous l’impulsion d’Henri de Lesquen, le club de l’Horloge est un cercle de réflexion politique à la frontière de la droite gouvernementale et du Front National. Composé majoritairement de hauts fonctionnaires et d’hommes politiques (Ex-UDF, ex-RPR, ou FN), le Club défend une conception du libéralisme économique teintée d’identité nationale. Le Club est l’un des promoteurs d’une union de la droite incluant le FN.

illustration Mazime Zoffoli (www.maximezoffoli.com)

Étiquettes : , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :